Toutes les cultures ont toujours apparenté l’homme à l’animal. Chacun d’entre nous, par le langage qui nous structure et nous unit, recourt au procédé qui consiste à prendre les animaux comme référence pour donner plus de force à la description d’un comportement humain. Avoir un appétit d’oiseau”, être “fort comme un bœuf”, “bavard comme une pie” ou “muet comme une carpe” sont des expressions qui se rencontrent dans toutes les langues. Elles témoignent de ce que notre rapport à autrui passe souvent par l’identification à l’animal. Profondément inscrits dans les mentalités, ces rapprochements se retrouvent dans les productions visuelles, qui, sous toutes leurs formes, savantes ou populaires, satiriques ou caricaturales, n’ont jamais cessé de les propager. Elles participent d’un même questionnement : quelle est la part animale de l’être humain ?

Les premiers témoignages de l’histoire humaine évoquent la relation de l’homme à l’animal qui prenait quelquefois la forme de pratiques magiques. Ainsi, les chasseurs primitifs se paraient des défenses du féroce sanglier auquel ils s’affrontaient dans des scènes de combat. Les mythes et les religions primitives ont presque tous conservé un tel rapport à l’animal, comme le montre Hercule assimilé au Lion de Némée, le fauve qu’il avait tué et dont il avait revêtu la dépouille. De la même façon, en associant saint Marc (c’est le saint et non le lieu qui est assimilé) au lion, le chrétien entendait-il symboliser le courage qu’exigeait sa foi. Les créatures mythiques du monde antique, les hybrides égyptiens ou grecs, pourvus de poils et de pattes comme de plumes et d’ailes, les divinités, centaures, satyres ou sphinx, trouvaient leurs significations dans la relation que l’homme instaurait entre eux et lui. Selon certains auteurs grecs, la création de la femme remontait aux bêtes dont elle rassemblait toutes les imperfections. Au contact des croyances animistes d’autres cultures, ce panthéon monstrueux engendra de nouvelles représentations qui se chargèrent à leur tour d’un contenu moral. Ainsi le Moyen Âge chrétien ne pouvait-il renoncer aux sirènes, tritons et chimères dont le caractère hybride signalait la duplicité fondamentale. Créatures diaboliques, elles avaient les traits des démons, voire des sorcières ou d’autres monstres qui figuraient dans les encyclopédies médiévales. Ce bestiaire moralisé se retrouvait en marge des manuscrits et, aux limites du regard, dans les parties hautes des églises et dans les gargouilles, comme si sa représentation devait se faire discrète en raison de son immoralité fondamentale. Les espèces animales réelles se chargeaient des mêmes connotations et complétaient ce bestiaire, qui, au moment de la Réforme, servit à discréditer le frère dévoyé, retourné à la bête en trahissant son dogme.

En se plaçant au centre du monde, l’homme de la Renaissance s’entoura, comme dans les zodiaques, des symboles animaux où il s’était toujours reconnu. Redécouvrant les antiques sciences divinatoires, il fonda la physiognomonie moderne sur l’observation des mœurs, des visages et des anatomies dans leur relation avec le monde animal. Pour Giambattista della Porta, un homme au nez busqué avait la rapacité de l’aigle. Paradoxalement, au fil du progrès du rationalisme scientifique, on vit s’intensifier le souci de convoquer l’indémontrable dans des fantasmagories et des caprices, genre dans lequel Goya s’illustra particulièrement. Les deux mouvements allaient en fait de pair, poussant toujours plus loin l’analogie entre l’homme et ses frères dits inférieurs. Charles Le Brun produisit ses apparentements zoophysiognomoniques en plein cartésianisme et Lavater publia sa physiologie sous l’influence des théories sensualistes qui pourtant s’opposaient à l’esprit de système. C’est dire que l’identification à l’animal est toujours demeurée vivace et reste aujourd’hui une ressource pour les caricaturistes.

À l’âge des révolutions politiques et industrielles, d’autres liaisons se formèrent, alors que la force de l’animal était peu à peu remplacée par celle de la machine. Qu’il soit un compagnon vivant dans l’intimité de son maître ou un objet de la curiosité badaude dans les ménageries, celui-ci resta le référent d’une classification dont l’homme était tout à la fois le centre et le maître d’œuvre. Envisager le fait que l’être humain était parent du singe heurtait avec d’autant plus de force les convictions religieuses et morales que l’on avait toujours perçu en certains peuples et certains individus des caractères bestiaux. Les graphistes, illustrateurs et caricaturistes n’ont cessé de charger l’homme en montrant sa part animale. Humanisant la bête, la tradition de la fable redoublait ce phénomène en l’inversant. L’édition illustrée moderne fit proliférer le bestiaire des contes et des récits auquel les enfants adhèrent volontiers par le dessin d’animation.

Parallèlement à ces pratiques visuelles qui touchaient un public de plus en plus vaste, les artistes, en s’interrogeant sur leur statut au travers d’autoportraits, se sont identifiés à certains animaux et en particulier à des singes – l’œuvre de Jörg Immendorff en témoigne. Au siècle de la modernité, les créateurs revendiquèrent leur part de primitivisme et de sauvagerie pour retrouver, dans le surréalisme de Max Ernst par exemple, la puissance d’invocation des fétiches.

L’exposition Homme-Animal montre comment les artistes ont figuré cette part animale de l’humanité et suggère au visiteur d’en chercher les significations, depuis l’Égypte antique jusqu’à l’art actuel. Ce parcours le conduira dans les espaces du Musée Archéologique, du Musée de l’Œuvre Notre-Dame et du Musée d’Art moderne et contemporain. D’autres pièces des collections des musées de Strasbourg ou empruntées à d’autres institutions sont présentées au Palais Rohan, Galerie Heitz. Des films, des concerts et des conférences accompagneront l’exposition pendant toute sa durée.