Les textes suivants sont extraits de notes et d’ouvrages réalisés par Jean-Pierre Klein : Le Musée Historique de Strasbourg, Strasbourg, 1980. Les petits soldats de Strasbourg, Schirmeck, 1985.
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LA VILLE LIBRE ROYALE (1681-1789)
 
 

Texte de la capitulation de Strasbourg
30 septembre 1681
Les trois premiers paragraphes

Les traités de Westphalie (1648) mettent fin à la terrible guerre de Trente Ans dont l’Alsace sort exsangue. Comme plusieurs autres villes, Strasbourg, à l’abri de ses murailles, est intacte, en apparence seulement, car les relations commerciales sont perturbées, son image de marque est bien ternie. Le Roi de France hérite de l’administration directe des territoires habsbourgeois (la Haute-Alsace) et de la suzeraineté sur la Décapole (les dix villes impériales) à l’exclusion de Strasbourg qui reste une Ville Libre Impériale. L’ambiguïté des traités, probablement voulue par Vienne, donne l’avantage à un Louis XIV actif et conquérant, face à un empereur affaibli, occupé à lutter contre le danger turc.
Situation inconfortable que celle de Strasbourg car le pont du Rhin, qu’elle continue à contrôler, lui donne une position stratégique convoitée par les Impériaux et par les Français à laquelle il faut ajouter son poids démographique, son potentiel militaire et défensif. A brève échéance le processus de « grignotage » du souverain français ne peut qu’aboutir à l’annexion pure et simple de la grande ville alsacienne. Strasbourg se cantonne dans un neutralisme non pas total mais « actif », secrètement favorable à l’Empire : au cours de la guerre qui reprend, les Impériaux franchissent quatre fois le pont, alors que les Français se le voient interdirent. Après le traité de Nimègue (5 février 1679) la pression française s’accentue. Les autorités de la cité, l’opinion, partagées entre le souci de préserver leur indépendance, leur foi protestante et la reprise des affaires vont louvoyer puis se résignent à l’inévitable. Cet état d’esprit explique l’absence de résistance après le coup de force contre le pont du Rhin et l’encerclement de la ville par 30.000 Français.
Les délégués du Magistrat, le 30 septembre 1681, apportent au quartier général de Louvois à Illkirch, un projet de capitulation. Après quelques modifications Louvois approuve et signe le texte ; le Roi le sanctionne, le Conseil d’Etat l’enregistre. Le texte comprend dix paragraphes dont les deux derniers ajoutés par Louvois ainsi que des annotations en marge. La ville semble en tirer de gros avantages. Devenue « Ville Libre Royale », elle conserve ses institutions politiques, économiques, sociales et le libre exercice de la foi protestante. En fait, la nature de ses relations avec le nouveau souverain (dont elle reconnaît l’autorité) marque un profond bouleversement puisqu’elle lui abandonne sa diplomatie et sa défense, elle accepte la présence d’une garnison, elle rend la cathédrale au culte catholique.
L’habile compromis de 1681, conforme à l’une des grandes traditions du gouvernement royal dès le Moyen Age, respecte les coutumes et les institutions locales en se ménageant la possibilité de les contourner, de les vider de leur substance et d’aboutir, dans un avenir plus ou moins proche, à une intégration pure et simple. Louis XIV a vu juste, en 1789 le processus est bien avancé souvent avec la complicité ou la passivité des élites locales plus soucieuses de conserver des privilèges que la réalité du pouvoir.

 
  Portrait équestre de Louis XIV devant Strasbourg
Adam François van der Meulen (1632-1690)

Cette peinture sur toile acquise avec l’aide du fonds régional d’acquisition pour les musées (FRAM) a été réalisée entre 1681 et 1685 au moment où Strasbourg était rattaché au royaume de France.
L’habit de brocart, la lourde perruque et le chapeau à plume du roi sont à la mode, à la Cour, durant les années 1670-1685. La présence d’une épée, d’une écharpe de soie blanche, d’un bâton de commandement et de lourdes bottes, rappelle que le souverain est d’abord, en particulier dans le cas présent, le chef suprême des armées.
De sa dextre le roi présente un panorama de Strasbourg, sous l’angle sud-ouest. On y reconnaît la cathédrale et la « couronne » de la croisée du transept ou « mitre d’évêque » qui disparaît en 1755. Plus en avant, le couvent Sainte-Madeleine, son église, et un élément de la muraille bastionnée, surmontée d’une échauguette.
En 1681, l’expédition de Strasbourg se déroule sans effusion de sang. Il n’est donc pas question de représenter une bataille mais de mettre en valeur à la fois le puissant monarque (alors au faîte de sa gloire) ainsi que la vénérable ville d’Empire, symbolisée par la cathédrale et devenue une des plus belles conquêtes qui « … reconnaît Sa Majesté Très Chrétienne pour son souverain seigneur et protecteur… », dont Vauban-Tarente modernisa le système défensif.
 
  Décoration de la fontaine de vin élevée place Gutenberg, à l’occasion de la paix de Ryswick
Gravure de Jean-Adam Seupel

La paix de Ryswick (30 octobre 1697) met un point final et définitif à la réunion de Strasbourg à la France. Une pompe extraordinaire entoure la célébration de la signature de la paix qui est fixée au 6 février 1698 à Strasbourg. Le but politique est évident. Après une messe solennelle à la cathédrale et un Te Deum, le Grand-Chapître et le Magistrat procèdent à d’abondantes distributions d’aumônes, de nourriture, et de vin.
De telles manifestations font partie de la liturgie royale ; véritable propagande politique avant la lettre, elles supposent la construction d’édifices provisoires faits d’échafaudages de bois, recouverts de toiles peintes, imitant des architectures plus ou moins somptueuses ou extraordinaires. L’art baroque a usé et abusé de ce type de créations, la France classique tout autant avec les entrées royales à Paris, les naissances ou les mariages d’enfants royaux, les pompes funèbres royales ou des grands.
Le magistrat fait élever sur la place du Marché-aux-Herbes, (actuelle place Gutemberg, alors centre politique de la ville) devant le portail de l’Hôtel de Commerce, une fontaine de vin qu’a dessinée le graveur strasbourgeois, Jean-Adam Seupel qui prend part à ces fêtes. L’ensemble a la forme d’un grand portail d’ordre toscan, composé de trois corps d’architecture ornés de colonnes, de frontons, de statues et d’ornements divers. Au milieu trône le Roi sous la forme d’un portrait en buste avec la devise solaire « Nec pluribus Imbar ». Les statues féminines symbolisent les vertus du souverain (la Justice, la Paix) que complètent d’innombrables citations latines. Un fronton brisé, qui domine la partie centrale, semble s’ouvrir et recevoir la couronne de France.
La conception très rigoureuse de l’architecture, l’utilisation de pilastres, d’entablements, de colonnes droites (beaucoup d’angles, peu de courbes) laissent supposer l’intervention d’un artiste français. La similitude des plis de la statuaire avec ceux des statues du grand-autel de la cathédrale, la composition « balancée » des guirlandes de fleurs, l’organisation des décors floraux n’ont rien de bien commun avec les jungles d’acanthes, les architectures de rêve, compliquées et terrifiantes, de la seconde renaissance ou du haut baroque germanique. La pénétration du « goût » français a commencé, elle ne portera plus ses fruits qu ‘après 1720-1730.
 
   
Monnaies de Strasbourg
Fin du XVIIe siècle – début du XVIIIe siècle

En 1262, la défaite de l’évêque, officialisée par le traité de saint Arbogast, ne règle pas tous les problèmes ; en fait commence pour la cité et la communauté des bourgeois une longue lutte qui vise, non seulement au plein exercice du pouvoir politique mais aussi à l’obtention du privilège de battre monnaie. Une fois obtenu, le privilège est complété, en 1508, par l’empereur Maximilien Ier qui accorde à Strasbourg le droit de battre de la monnaie d’or.
Dans la théorie, la Capitulation de 1681 garantit au Magistrat la libre disposition de son atelier monétaire. Par l’arrêt de 1690 le Roi place l’atelier, et le moulin servant au laminage, sous le contrôle des officiers royaux. Une longue bataille de procédure commence, les autorités tentent de poursuivre le monnayage. En vain puisque le Conseil d’Etat, par un arrêt de 1702, accorde un statut officiel à la nouvelle Monnaie royale de Strasbourg. Après 1740 la Monnaie royale s’installe dans l’ancien hôtel de l’Intendance près du Pont Saint Martin, le long de l’actuelle rue de la Monnaie. La frappe des espèces s’y fera pour le Roi jusqu’en 1789, puis pour les différents régimes qui vont se succéder en France jusqu’en 1870.
Les trois pièces présentées ci-contre mettent en relief la déchéance progressive des privilèges monétaires de la Ville Libre. La pièce en argent de 30 sols de 1688 est encore très « strasbourgeoise ». On la surnommait « Dietrich » du nom de l’Ammeister Dominique Dietrich, qui dut signer la Capitualtion. A l’avers s’épanouit la fleur de lys florencée (et non pas royale !) cernée par l’inscription « Moneta nova Argentinensis ». Le revers porte la valeur de la pièce en chiffres romains, la date d’émission et la formule « Gloria in excelsis Deo ». Cette pièce appartient à une série nouvelle, conforme au système de la monnaie française, frappée entre 1682 et 1689. Elle comprenait des pièces de une, deux, trois, quatre, dix, quinze et trente sols en argent.
La seconde pièce est une pièce de trente-trois sols de Strasbourg. Au droit, et cela jusqu’en 1710, se déroule la légende précédente « Moneta Nova Argentinensis » qui entoure un glaive et une main de justice en sautoir cantonnés d’une couronne royale et de trois fleurs de lys. Le revers non visible est identique à celui des monnaies royales contemporaines avec l’invocation « Sit nomen domini benedictum » tirée des Psaumes, la date d’émission (1707) et l’écu de rance entouré d’une palme et d’une branche de laurier. Curieuse pièce qui donne l’impression qu’on ait voulu éviter l’effigie royale, mais la fleur de lys de Strasbourg a disparu. En bas la marque BB représente désormais le différent monétaire de l’atelier royal de Strasbourg (1702).
La troisième pièce en argent, d’une valeur de quarante quatre sols apparaît après 1710 : le particularisme local a encore reculé. Au droit, figure le buste cuirassé de Louis XIV avec la titulature royale « Lu(dovicus XIIII D(ei) G(ratia) Fr(ancia) Et Nav(arae) Rex ». Au revers la légende « Moneta nova… » subsiste et entoure l’écu de France couronné avec le différent monétaire BB.
   
    Affiche de recrutement du régiment de Deux-Ponts
Fin du XVIIIe siècle

La «Réunion» de Strasbourg au royaume de France (1681) ne change pas vraiment la vie quotidienne des Strasbourgeois (surtout pour ceux qui n’ont pas de responsabilités politiques ou administratives ) sauf sur un point : la présence permanente d’une garnison qui installe ses quartiers dans la vieille ville et dans la Citadelle, une fois construite.
En temps normal l’effectif de la garnison tourne autour de 6000 hommes. Elle se compose de régiments venus de l’intérieur du pays : les régiments de Beauvoisis, du Dauphin, de Jarnac Dragon, du Poitou, le Corps Royal d’Artillerie, etc. Un second groupe comprend plusieurs corps aux noms et au passé prestigieux : le Royal Bavière, le Royal Suédois, le Royal Allemand, le régiment de Diesbach (Suisse) et le Royal Deux-onts. Dans le domaine militaire, comme dans bien d’autres, la monarchie agit prudemment, par étapes, en favorisant la création de régiments étrangers réservés aux recrues de confession protestante et de langue germanique. Elle en confie le commandement à des princes du Saint-Empire, vassaux du roi de France pour les terres qu’ils possèdent en alsace. D’une façon élégante et habile la France consolide les liens que ses diplomates avaient établis, depuis Louis XIV, avec les pays rhénans.
Le Royal Deux-Ponts est un des derniers corps «étrangers» créés sous la monarchie (1757). La famille de Deux-Ponts-Birkenfeld a hérité de la seigneurie de Bischwiller, du comté de Ribeaupierre et de bien d’autres territoires à la mort du dernier descendant mâle de la vénérable famille alsacienne des Ribeaupierre. Depuis 1667, le prince Chrétien II de Deux-Ponts devient le propriétaire du régiment d’alsace, créé en 1635, réorganisé en 1656. Le dernier colonel-propriétaire, le prince Maximilien (Joseph hérite en 1799 de l’Electorat de Bavière, transformé en royaume par Napoléon en 1806.
La même famille possède donc un second régiment, le Royal Deux-ponts. L’affiche de recrutement est bilingue, elle renseigne sur les avantages qui attendent toute nouvelle recrue : apprendre à lire, à écrire, à danser en plus de l’instruction proprement militaire. L’armée, par ses méthodes d’enrôlement (en temps de paix relative) contribue à la « promotion sociale » d’hommes du peuple d’autant que des périodes d’engagements sont longues (un minimum de sept ans).
Au niveau des officiers comme des hommes de troupe s’établissent des relations avec la population : le brassage des gens et des idées contribue certainement à l’éclatement progressif des vieilles structures mentales et politiques de la vieille République. La monarchie, sans trop heurter les susceptibilités, par le biais de la garnison, était sur le point de réussir une intégration en «douceur», la Révolution précipitera le mouvement.
 
  LA REVOLUTION ET L'EMPIRE (1789-1815)
   
    Le sac de l’hôtel de Ville
Le 21 juillet 1789
Gravure de J. Hans

Les troubles qui précèdent le déclenchement de la Révolution n’affectent pratiquement pas l’Alsace. L’installation de l’Assemblée Provinciale d’Alsace se déroule sans heurts (novembre-décembre 1787), elle ne débouche pas sur une « révolte » des notables. Le « Cahier des vœux du Tiers-Etat de la ville de Strasbourg » présente, à côté des revendications communes à tout le Royaume (constitution, vote de l’impôt, libertés individuelles) pas moins de 24 articles consacrés aux intérêts particuliers de l’Alsace, 26 autres au maintien, après aménagement, des privilèges reconnus à la ville en 1681 sans compter les 32 vœux évoquant la constitution de 1482 et les statuts des corporations. Les élections aux Etats Généraux (mars 1789) confirment « l’esprit » des Cahiers puisqu’elles désignent deux notables, l’ancien Ammeister Jean de Turckheim et Joseph de Schwendt. La modération des revendications, leur « archaïsme » ne reflètent pas fidèlement les aspirations profondes de l’opinion qui attend des changements rapides, or l’oligarchie en place, fidèle au cérémonial du Schwoertag, ne comprend pas ou refuse d’en admettre l’urgence.
L’annonce des désordres du 14 juillet 1789 enflamme les esprits excédés par la surcharge fiscale, la hausse des prix et, dans l’immédiat, par la lenteur des tractations entre le Magistrat et les délégués de la fraction libérale de la Bourgeoisie, sur les réformes à introduire dans le fonctionnement des institutions et dans l’administration. Les événements se précipitent. Malgré l’absence de documents précis, on a l’impression que les incidents, souvent violents mais immédiatement contenus, aient été voulus ou même provoqués par certains groupes désireux de reconsidérer le régime. Alors qu’un accord semble être intervenu le 20 juillet, de faux bruits, le 21 juillet, soulèvent la population (une minorité) qui saccage l’Hôtel de Ville installé dans l’actuelle Chambre de Commerce, place Gutenberg.
La gravure de J. Hans confirme dans les moindres détails le récit d’un spectateur, l’économiste anglais Arthur Young alors en séjour à Strasbourg. Le Magistrat siégeait quand une foule d’excités force les portes du bâtiment ; les échevins ont à peine le temps de quitter les lieux par l’arrière que le pillage commence. La troupe, en l’occurrence le régiment d’Alsace, prend position autour du bâtiment sans intervenir si ce n’est d’empêcher d’autres manifestants à se joindre aux premiers. Au bout de quelques heures, estimant qu’il y a des risques d’incendie, les soldats font évacuer les lieux et arrêtent quelques émeutiers.
Le baron de Dietrich, commissaire royal depuis quelques mois, le commandant Rochambeau (un des héros de la guerre d’Amérique) refusent de lancer la troupe contre les émeutiers. Ils ont peur de désordres plus graves. Le rétablissement de l’ordre passe donc par la chute du régime d’où la coupable passivité du 21 juillet. Le but est atteint puisque le Magistrat humilié, décide de démissionner en corps le 11 août. Une dernière fois le sénat, les Stettmeister, et l’Ammeister sont renouvelés selon le mode traditionnel en attendant la nouvelle loi sur l’administration municipale élaborée par l’Assemblée Nationale à la fin de 1789. L’engrenage infernal de la Révolution s’est mis en marche, il détruira bientôt ceux là même qui l’on déclenché.
   
    Rouget de Lisle chantant la Marseillaise
Tableau de Isidore Pils
1849
Dépôt du Louvre

Les nombreux visiteurs français ou étrangers qui viennent spécialement au Musée Historique pour admirer le tableau de «Rouget de Lisle chantant la Marseillaise», confirment la force d’attraction que peuvent avoir certaines créations artistiques même (et surtout) si elles n’ont que peu de rapport avec la réalité : le mythe l’emporte sur la vérité.
Isodore-Alexandre-Augustin Pils expose cette toile au Salon des Beaux-Arts de Paris en 1849, au moment où la révolution de 1848 remet à l’honneur la Marseillaise comme chant national. La scène se passe dans le salon du maire de Strasbourg, le baron de Dietrich (élu en février 1790). Devant un parterre d’invités et le maire, accompagné au clavecin par Madame de Dietrich, Rouget de Lisle, dans un geste théâtral, entonne le chant qu’il a griffonné sur un bout de papier.
La réalité est un peu différente. En 1792, la Révolution est dans une impasse, les uns la considérant comme terminée (c’est le cas du maire), les autres désirant la poursuivre, l’approfondir afin d’empêcher le retour de ceux qui la rejettent depuis le début. Selon un schéma bien connu, c’est à l’extérieur que tous les antagonistes cherchent la solution à leurs problèmes. L’affaire des « princes possessionnés » en Alsace, la concentration des émigrés le long du Rhin, servent de prétexte à déclarer la guerre le 20 avril 1792 au «roi de Bohême et de Hongrie», c’est-à-dire à
François II, empereur du Saint Empire. Les modérés, qui veulent la guerre pour éliminer les jacobins, sont conscients de l’impréparation de l’armée à laquelle il est nécessaire d’insuffler un idéal. A Strasbourg la fièvre monte, l’ambiance est à l’exaltation.
Depuis le départ des émigrés, la haute bourgeoisie libérale et éclairée, en dehors des clubs, a ouvert ses salons. Celui du maire de Dietrich reçoit régulièrement, place Broglie (à l’emplacement de l’actuelle Banque de France) des militaires (Kléber, Rouget de Lisle), des hommes d’affaires (le banquier Pasquay…), des professeurs, des artistes (le musicien Ignace Pleyel). Dans la correspondance avec son frère, magistrat à Bâle, Madame de Dietrich raconte avec précision le déroulement de la célèbre soirée du 25 au 26 avril 1792.
Le maire a commandé au capitaine du génie, Rouget de Lisle, un chant de circonstance pour l’armée du Rhin. Poète et compositeur à ses heures, Rouget de Lisle apporte un texte avec la musique. Bon ténor, de Dietrich chante le morceau. Sa femme, le lendemain, arrange la partition pour le clavecin et d’autres instruments, peut-être a-t-elle été aidée par Ignace Pleyel, musicien de grand talent ?
Le 7 juillet 1792 les «Affiches de Strasbourg» publient les strophes et la musique dédiées à l’ «Armée du Rhin» et au maréchal de Luckner, son commandant. Séduits par cet hymne et les paroles, les soldats s’en emparent rapidement. La transformation en «Marseillaise» est le fait de volontaires marseillais qui la chantent en allant rejoindre leurs positions dans le Nord de la France.
       
    Nécessaire de campagne du Général Kléber en Egypte
Très différent de Kellermann est Jean Baptiste Kléber, né à Strasbourg en mars 1753. Issu d’une famille très modeste (son père est un simple maçon) Kléber réussit à faire de bonnes études secondaires grâce à son beau-père, entrepreneur auprès du Cardinal de Rohan. Au cours d’un séjour de deux ans à Paris, dans les bureaux de l’architecte Chalgrin, Kléber s’initie à l’architecture. Et pourtant cette voie ne semble lui convenir. Contre l’avis de ses parents, il entre à l’école militaire de Munich, puis s’engage dans les troupes de l’Autrichien de Kaunitz (1777). Désespérant de monter en grade, faute d’être noble, il retourne en Alsace où l’Intendant lui confie la charge d’architecte à Belfort, à Thann et dans le Sundgau (1785-1789). Il accomplit sa tâche correctement mais sans beaucoup d’enthousiasme.
C’est la Révolution qui lui permet de « s’accomplir ». Engagé en qualité de simple soldat dans le bataillon des « volontaires » du Haut-Rhin en 1792, il gagne facilement ses galons surtout après son héroïque résistance à Mayence. Général de Brigade en 1793, il se distingue dans la guerre de Vendée. Dur avec les ennemis de la République, il ne cache pas son désaccord quant aux méthodes expéditives de la terreur. Général de Division à Fleurus (1794), il accumule les actions d’éclat en 1795-1796. Le Directoire le met en disponibilité.
Le goût de l ‘aventure, l’inaction qui lui pèse l’entraîne dans l’expédition d’Egypte de Bonaparte. L’Egypte révèle le meilleur de lui-même et forge sa légende. Sa contribution dans les victoires d’El-Arich, de Gaza, de Jaffa et du Mont-Thabor ne l’empêche pas de dire ce qu’il pense à Bonaparte d’une expédition maintenant bien compromise. Malgré son pessimisme et l’impression d’avoir été trompé par Bonaparte, il prend au sérieux son commandement et pense, après la victoire d’Héliopolis, à réorganiser le pays mais un musulman, fanatisé par les Turcs (et peut-être par les Anglais ?) le poignarde le 14 juin 1800 au Quartier Général du Caire.
Impétueux, infatigable, excellent chef de guerre, désintéressé, humain jusqu’à la naïveté, Kléber a la stature d’un héros sincèrement attaché à la Révolution. Il aurait pu, à la longue, porter ombrage à Bonaparte. Il symbolise en quelque sorte le patriotisme de l’Alsacien et un goût de l’aventure si prononcé chez certains de ses compatriotes.
En 1954, lors de la vente des biens du roi Farouk, la ville de Strasbourg a pu se porter acquéreur du nécessaire de campagne qui, on ne sait comment, était passé dans les collections de la famille royale d’Egypte. Le nécessaire, commandé à Paris chez l’orfèvre Maire ne comprend pas moins d’une vingtaine de pièces en argent qui vont du tire-bottes au nécessaire à thé ou à café. Outre l’intérêt historique et sentimental de ce trésor, il illustre un certain art de vivre et de voyager chez nos ancêtres, à l’aube du XIXe siècle.
       
    Abandon des coutumes germaniques par les Strasbourgeois en 1793
Aquarelle anonyme de l’époque

La gravité de la situation militaire, l’obsession des «traîtres» de l’intérieur décident la Convention, entièrement dominée par les jacobins, depuis mai-juin 1793, à nommer deux Représentants en Mission auprès des armées du Rhin et dans l’Est, leur personnalité est à la mesure des événements et des décisions à prendre : Saint Just et Lebas sont des montagnards convaincus. Dès leur arrivée à Strasbourg (à la fin d’octobre 1793) ils mettent en place les institutions et les hommes dont la méthode de gouvernement est la «Terreur». Dans toute révolution les mesures radicales ressemblent furieusement à une fuite en avant aux conséquences immédiates ou lointaines bien imprévisibles. L’Alsace avec ses particularismes, avec la vitalité de sa foi chrétienne (qu’elle soit catholique ou protestante) subit le choc d’une telle politique comme une atteinte à sa personnalité profonde.
Justifiée la Terreur militaire rétablit la discipline, galvanise les troupes. La Terreur politique, animée, dans le Bas-Rhin, par l'accusateur public Euloge Schneider révèle la complexité de la «réalité» alsacienne puisqu’elle aboutit à une lutte féroce entre les jacobins « français » (en majorité de «l’intérieur» du pays) et les jacobins locaux ou d’origine germanique. Les premiers écrasent les seconds à travers Schneider qui est arrêté à la fin 1793. La Terreur religieuse renforce la résistance ouverte sinon une très forte résistance passive. La Terreur culturelle est, en quelque sorte, la conséquence des deux autres ; l’Alsace connaîtra un siècle et demi plus tard une situation analogue.
Il s’agit d’abord de faire table rase du passé, de ses symboles, de ses souvenirs. En tout point identique à ce qui se passe dans le reste de la France une rage iconoclaste entraîne la destruction d’une partie importante du patrimoine (statues de la cathédrale, archives, tableaux, orfèvrerie des corporations, etc…). Par ailleurs, elle prend une tournure particulière qu’on appelle encore la «Francilisation» dirigée
contre la langue allemande, le dialecte et les «coutumes allemandes», c’est-à-dire contre les habitudes ancestrales auxquelles la monarchie s’était bien gardée de toucher. Le décret du 15 novembre 1793 invitant les citoyennes de Strasbourg à quitter les modes germaniques est sûrement un des plus spectaculaires parmi une foule de décisions plus aberrantes les unes que les autres.
La scène représentée se déroule au club des Jacobins. Des femmes et des jeunes filles apportent des paniers remplis de coiffes tissées de fil d’or et d’argent ou «Schneppenhauben» que portaient les Strasbourgeoises avec leurs costumes de fête. Le refus d’accepter les particularismes agace, irrite un peu plus la population mais il n’aura pas de conséquences graves, l’expérience n’ayant pas duré bien longtemps : la municipalité «terroriste» est balayée en août 1794, sans effusion de sang.
   
    Patrouille de la garde nationale aux environs de Strasbourg
Peinture à l’huile de Tobie Gimbel
1797

L’indiscipline, le refus d’obéir aux officiers nobles, gagnent peu à peu la garnison de Strasbourg. Rochambeau, à la demande des autorités, permet la constitution d’une Garde Nationale. Il lui fournit des armes, La Garde recrute les strasbourgeois entre 18 et 60 ans. Commandée par de bons éléments elle atteint bientôt un effectif de 5000 hommes, soit sept bataillons d’infanterie, un escadron à cheval et une section d’artillerie. Le prestigieux uniforme, composé d’un habit bleu de roi, à revers blancs brodés de rouge, au col droit écarlate, d’un bicorne à cocarde tricolore, de culottes et de guêtres blanches en été, noires en hiver, explique de nombreux engagements ; il ressemble à celui de la Garde Nationale de Paris. Une section de jeunes, les «Enfants de la Patrie» ou les vélites, âgés de 14 à 16 ans, prépare le recrutement futur. Les vétérans assurent l’exécution des règlements de police, c’est-à-dire l’ordre public à l’intérieur des murs.
Le sérieux de l’entraînement, une discipline rigoureuse font vite de ces troupes des auxiliaires de premier choix auxquels incombent, à la déclaration de guerre de 1792, un véritable service armé. Il consiste à surveiller les fortifications et la Citadelle (pas moins de 500 hommes!), à patrouiller dans les environs et le long du Rhin, à garder le pont. Il ne faut pas confondre la Garde Nationale de Strasbourg avec les corps de «Volontaires» qui se recrutent dans les départements. Le «Bataillon de Strasbourg, troisième du Bas-Rhin» est sur pied, avec 600 hommes, dès le 26 juillet 1792. En 1794 il prend le nom de «Bataillon d’Elite de Strasbourg» dont le Musée Historique conserve le magnifique drapeau (pièce rarissime mis en dépôt par le musée E. Rupin de Brives-la-Gaillarde).
La Garde Nationale de Strasbourg joue, à plusieurs reprises un rôle non négligeable, avec beaucoup de courage et d’efficacité. Le redressement de la situation, à la fin de 1793, n’empêche pas la surveillance constante du fleuve par la Garde afin d’empêcher les incursions des troupes des émigrés (1793-1795). Au milieu de 1796, nouvelle grande alerte avec la campagne contre l’Autriche, en Allemagne du Sud, et en Italie. Le 24 juin 1796, la Garde couvre les bateliers strasbourgeois qui effectuent le transport de 70.000 hommes sur la rive droite, à la hauteur de la Wantzenau. Kehl est occupé. La défense de Kehl et du pont sur le Rhin mobilise la Garde nuit et jour. C’est elle qui empêche, le 18 septembre 1796, les autrichiens de couper le pont ; elle les rejette hors de Kehl, par la suite défendu avec acharnement par Desaix durant quatre mois. L’ennemi lui permet alors de se replier avec armes et bagages.
   
    François Christophe Kellermann Duc de Valmy (1735-1820)
Portrait par Foulot-Vachon

Les guerres de la Révolution et de l’Empire donnent l’occasion aux vertus militaires de l’alsacien, à son goût apparent pour le panache (déjà remarqué sous Louis XIV) de s’épanouir pleinement. L’Alsace ne fournit pas moins de 62 généraux dont sept Strasbourgeois. Parmi ces derniers, Kléber et Kellermann ont acquis une dimension nationale.
François-Christophe Kellermann est né à Strasbourg, le 28 mai 1735, dans une famille patricienne. Son grand-père et son père occupent des postes du « Cursus honorum » municipal. Quand la révolution éclate Kellermann est un homme mûr de cinquante quatre ans qui a derrière lui une belle carrière militaire au service du Roi. Simple hussard à 17 ans (1752) il gravit les échelons de la hiérarchie militaire. La guerre de Sept Ans révèle sa bravoure et ses capacités d'’organisateur. Le 9 mars 1788 il est maréchal de camp.
Bourgeois, n’ayant aucun préjugé de la noblesse, il accepte la Révolution et, en 1792, la destitution de Louis XVI. Chargé de remettre en état les forteresses le long du Rhin (1789-91), aurait-il, comme le laisse supposer une lettre, incité Rouget de l’Isle à composer son « Chant de guerre de l’Armée du Rhin » ? En tout cas, promu général en chef, il organise la défense de Metz, puis rejoint Dumouriez en difficulté près de Sainte Menchould. A Valmy il repousse les Prussiens de Brunswick. On a beaucoup discuté sur la valeur réelle de cette bataille. En fait, il semble qu’elle ait eu une portée plus psychologique que militaire mais Kellermann est désormais associé à la «Nation en armes» lui qui prit la tête de ses troupes au cri de « Vive la Nation » sous les yeux de Goethe conscient de vivre le début d’une nouvelle page de l’histoire européenne.
Nommé à la tête de l’armée des Alpes et d’Italie, il réussit à empêcher une invasion piémontaise dans la vallée du Rhône : le musée conserve le sabre d’honneur que lui décerne, à l’occasion, la ville de Vienne. Un moment emprisonné sous la Terreur, dont il réprouve les excès, il rend un grand service à Bonaparte, en réorganisant l’armée des Alpes (1795-97) qui sert de réserve à celle d’Italie.
Aussi l’Empire et l’empereur le comblent d’honneur, de fonctions politiques ou militaires. En 1804, il est nommé Grand Officier de la Légion d’Honneur, maréchal d’Empire, chargé de la sénatorie de Colmar ; en 1806, il est fait duc de Valmy. Son âge le cantonne dans des postes à l’arrière : commandant des réserves dans l’Est (1804-1813), des « colonnes de marche » des nouvelles recrues durant l’année 1813. Tâches subalternes ? Sûrement pas, il s’en acquitte avec ordre et minutie.
En avril 1814, il se rallie à Louis XVIII et devient Pair de France. Durant les Cent-Jours, il reste en retrait et ne bouge pas. Acquis aux principes fondamentaux de la Révolution, mais grand bourgeois, avant tout militaire au service de son pays, il le sert quel que soit son régime. En cela, il reflète parfaitement l’attitude de beaucoup de ses compatriotes. Le peintre Foulot-Vachon l’a représenté, vers 1820, en uniforme de général au moment de la légendaire victoire de Valmy.
   
    Ensemble de trois soldats en papier peint par Théodore Carl ( 1837-1904).
Le Musée Historique de Strasbourg possède plusieurs dizaines de milliers de petits soldats peints sur papier, soit l’une des plus importante collection de ce genre en France. Ces trois soldats représentent de gauche à droite : un garde d’honneur de Strasbourg à cheval, 1806, un gendarme d’ordonnance de 1806 et un officier- douanier à cheval de 1811. Gustave-Frédéric-Théodore Carl tenait un commerce de draperie de son père. Après son mariage il y ajoute un commerce de fleurs artificielles. A côté de ces activités, il ne cesse de peindre des petits soldats, surtout à partir de 1880 et jusqu’à sa mort. Il dessine lui-même ses figurines, puis les fait multiplier par un imprimeur. Ensuite il les colle sur du carton, les colorie, puis les découpe et les monte sur des plots. Avant 1870 il s’adresse à l’éditeur Grosskost, à Oberthür et surtout à Dusch après 1872.
Propriété de sa veuve, la collection passe en Algérie et revient à Strasbourg pour entrer, par donation, au musée historique en août 1955.
 
  ENTRE LA FRANCE ET L'ALLEMAGNE
   
 

  Lames de sabre fabriquées et décorées à Klingenthal
Fondée en 1730 pour concurrencer Solingen, la « Manufacture Royale d’Armes Blanches d’Alsace », installée à Klingenthal, réussit, selon les vœux du Roi et en dépit de moments difficiles, à s’imposer comme fournisseur de nombreux corps de l’armée française. La Révolution commence par perturber la bonne marche de l’établissement. Rapidement les besoins de la guerre incessante assurent de grosses commandes. En 1794, il y a 412 ouvriers. Les industriels Julien et Jacques Coulaux, propriétaires de la fabrique d’armes à feu de Mutzig, achètent, en 1801, la gérance de la manufacture à l’Etat. Les guerres de l’Empire gonflent la production et le nombre des ouvriers qui passent à 590 en 1810. L’organisation de l’entreprise, les contrats avec l’Etat, le pourcentage des bénéfices tolérés, ne diffèrent que sur des points de détail avec le système d’avant 1789. La liste des modèles fabriqués nous est connue par un manuscrit de 1810. Dans une proportion de deux tiers environ, Klingenthal monte ses lames qu’elle confectionne ainsi que les fourreaux.
Or Klingenthal, durant le Consulat et l’Empire, doit autant sa renommée nationale et internationale à la qualité de ses lames qu’à la beauté de ses armes de luxe couvertes d’un décor gravé souvent doré. L’artisan de ce succès est François-Joseph Bisch (1756-1831) spécialisé dans la gravure et dorure de lames. La Manufacture l’embauche entre 1770 et 1780. Bisch fournit, avant 1789, les officiers supérieurs, les officiers et certains civils, les seuls qui ont les moyens et le droit de faire l’acquisition d’une arme de luxe. La Révolution impose l’austérité qui est une vertu républicaine. Le goût du luxe ne réapparaît qu’avec le Directoire, le Consulat et l’empire. La Garde Consulaire, la Garde Impériale, la nouvelle Cour plusieurs corps d’élite comme les gardes d’honneur locales (celle de Strasbourg est mise sur pied en 1805). François Bisch peut alors donner toute la mesure de son talent.
Les quatre lames reproduites portent la marque de l’inspection de la Manufacture. Une première constatation s’impose : l’artiste tire le meilleur parti de l’opposition bleui-dorure. La remarquable habilité et la sûreté d’exécution du dessein donnent aux œuvres de Bisch un délié, une souplesse qu’on ne trouve pas toujours chez d’autres fournisseurs tel Boutet à la manufacture de Versailles Bisch aime les retombées d’étoffe, les faisceaux de drapeaux et les trophées d’armes.
Les trois premières lames (de gauche à droite) dites à la «hussard» ne sont pas de la main du maître, mais appartiennent aux séries réalisées sous sa direction. Ce sont des modèles proposés (et non des commandes personnalisées) aux officiers, aux hommes des corps d’élite entre 1797-98 et 1805. La quatrième lame, d’une facture plus soignée, a été réalisée par Bisch après 1810. Le décor végétal est moins stylisé, aux couronnes et guirlandes de feuilles de laurier il préfère désormais la branche de laurier au naturel et surtout la feuille d’acanthe qui se prête à des tracés sinueux servant de support ou de liant aux autres éléments.
François-Joseph Bisch meurt en 1831, mais il cesse de travailler dès 1822, relayé dans son poste par son fils François-Xavier Bisch.
       
    Portrait de Gutenberg
1840

L’érection des statues de Kléber et de Gutenberg, en juin 1840, a une signification politique précise : celle de la vitalité des courants démocratiques qui, à Strasbourg, ne cessent de s’exprimer depuis 1815. Au-delà de la politique, il y a une dimension économique incontestable d’autant que le monde industriel et artisanal est largement pénétré par les idées de progrès. Ainsi, au cours des fêtes d’inauguration de la statue de Gutenberg, les 24, 25 et 26 juin, le 25, un grand défilé ou « Cortège Industriel » regroupe tous les corps de métiers, pour chacun autour d’un objet-symbole de leur travail et de leur savoir-faire. Le « cortège Industriel », véritable kermesse et exposition ambulante de produits, doit illustrer, au-delà des frontières urbaines, la vitalité de la vie économique strasbourgeoise.
       
   

Parade nazie sur la place Kléber
A l’occasion du congrès local du N.S.D.A.P. en avril 1941

La situation de l’Alsace, après l’effondrement de 1940, est pire que celle du reste de la France, car, bien que non mentionnée dans les clauses de l’Armistice, elle subit immédiatement, non seulement une occupation, mais une annexion au IIIe Reich national-socialiste. Ville fantôme depuis septembre 1939, Strasbourg reçoit le 28 juin la visite d’Adolphe Hitler en personne ; après un long moment à la cathédrale, il déclare qu’il ne peut être question de rendre à la France ce joyau gothique germanique.
Le processus « d’intégration » commence sur le champ par un déchaînement de la propagande, la création plus efficace et la mieux organisée du nazisme. Le Gauleiter Wagner, chef du nouveau Gau «oberrhein» (Bade-Alsace) élimine tout souvenir du passé français : martelage des inscriptions, déboulonnage des statues de Kléber, de Lezay-Marnésia, de Pasteur, etc. La place Kléber prend le nom de Karl Roos, un nazi camouflé en autonomiste, que les Français avaient arrété, jugé et fusillé avant 1939. Les autorités ferment la cathédrale destinée à être transformée en mémorial au soldat et à la grandeur allemande ! Le parti National-Socialiste déploie ses pompes et ses fastes avec l’aide d’une poignée d’Alsaciens ou de demi-Alsaciens « ralliés » à la grande cause ; on les utilise, on les manipule sans trop leur faire confiance. Ainsi Hermann Bickler devient Kreisleiter de Strasbourg, plus tard ce sera le tour de Robert Schall d’abord Kreisleiter de Molsheim. Au Dr. Ernst est confié le poste de Haut Commissaire de Strasbourg (en quelque sorte le maire) avec autorité sur la ville qui fusionne avec huit communes des environs, y compris Kehl, pour former le Grand-Strasbourg.
Plus grave encore est l’introduction des lois, du système économique et de l’enseignement nazi. Dans la nouvelle Reichsüniversität les cours d’histoire régionale ne sont pas prévus : le particularisme alsacien doit disparaître. Toutes ces mesures, en dépit d’une résistance passive (ou active selon les cas) croissant ne découragent pas les nazis dans leur volonté de germaniser la ville et la province. Afin de donner l’exemple, ils multiplient les discours, les défilés militaires ou politiques. Les congrès locaux du parti, comme le «Kreistag» d’avril 1941, donnent lieu à des rassemblements gigantesques durant lesquels de hauts dignitaires du régime viennent porter la bonne parole. Strasbourg reçoit Frick, ministre de l’Intérieur (un des artisans de la victoire de 1933), Alfred Rosemberg, «l’idéologue» du Parti, Victor Lutze, le chef de la S.A., successeur de Röhm après la nuit des «longs couteaux» etc. Si l’incorporation de force des Alsaciens dans la Wehrmacht (1942) couronne cette sinistre mise en scène, elle clarifie en quelque sorte la situation aux yeux des Alsaciens face aux occupants.

 

    Chars français rue des Grandes arcades
Le 23 novembre 1944

L’Alsace constitue, en 1944-1945, le dernier des champs de bataille de la libération de la France. La libération commence le 19 novembre 1944 avec la percée des troupes du général Bithouard en Haute Alsace, puis s’emparant de Mulhouse. De son côté, le général Leclerc à Baccarat range son frein et étudie minutieusement la possibilité d’un raid sur Strasbourg. La première phase de l’opération commence le 20 et le 21 novembre avec la mise hors de combat du dispositif fortifié allemand de Saverne. Leclerc opère un mouvement en tenaille. Il frappe dur et fort.
Quand Saverne tombe le 22, immédiatement la seconde phase est préparée. Elle débute, à l’aube grise d’un jour de pluie continue, le 23 novembre 1944. Quatre colonnes foncent sur la capitale alsacienne : Rouvillois au nord, Massu et Cantarel au centre, Putz et Debray au sud. A 10h30 Leclerc reçoit le message fameux «Tissu est dans iode» ce qui signifie que «Rouvillois est dans Strasbourg».
Les Allemands sont surpris et ne s’attendent pas à une attaque de ce genre aussi les Français arrivent dans une ville qui vaque à ses occupations habituelles (réduites, il faut le dire): les tramways fonctionnent et l’un deux est arrêté par des chars qui stationnent au débouché de la rue des Grandes-Arcades et de la Place Kléber.
A la fin de la journée les Français de Leclerc tiennent Strasbourg, mais ils n’ont pas réussi à prendre ni le pont du Rhin, ni la ville de Kehl. Le général commandant allemand Vaterodt s’est réfugié dans le Fort Ney. En fait, Strasbourg, où le serment de Koufra est tenu avec le drapeau flottant sur la Cathédrale, reste dangereusement exposé au nord, au sud et à l’est. La situation ne s’améliore qu’au bout d’une semaine. Elle redeviendra dramatique en décembre 1944 avec la décision américaine de se replier sur les Vosges à la suite des revers dans les Ardennes. Les Français, pratiquement seuls, défendront Strasbourg afin que l’effort de Leclerc n’ait pas été accompli en vain.
 

©2006 Les Musées de Strasbourg